Le Premier RefugeDans leurs propres motsBaquaqua

Mahommah Gardo Baquaqua, dans ses propres mots

Tirés de la Biographie de Mahommah G. Baquaqua, imprimée à Détroit en 1854 : tous les passages qu’il raconte de sa propre voix, dans l’ordre. Traduits ici en français par nos soins, fidèlement à l’anglais imprimé.

Chez lui, à Djougou

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Mon père (dit Mahommah) se levait chaque matin à quatre heures pour la prière, après quoi il retournait se coucher ; au lever du soleil, il accomplissait ses deuxièmes exercices de dévotion ; à midi, il priait de nouveau, et de nouveau au coucher du soleil.

Une fois l’an se tient un grand jeûne, qui dure un mois ; pendant ce temps, on ne mange rien de la journée, mais le soir, après l’accomplissement de certaines cérémonies, il est permis de manger ; après le repas, il est permis de faire ses dévotions chez soi, puis se tiennent les assemblées du culte public. Le lieu du culte était une cour vaste et agréable qui appartenait à mon grand-père ; mon oncle était le prêtre officiant. Les plus âgés se disposent en rangs, le prêtre se tenant devant, les plus âgés tout près de lui, et ainsi de suite, chacun se plaçant par ordre d’âge.

Le prêtre commence les dévotions en inclinant la tête vers la terre et en prononçant les mots suivants : « Allah-hah-koo-bar », et le peuple répond « Allah-hah-koo-bar », ce qui signifie « Dieu, écoute notre prière, exauce notre prière ». Le prêtre et le peuple s’agenouillent alors et pressent leur front contre la terre, le prêtre récitant des passages du Coran et le peuple répondant comme auparavant. Cette partie de la cérémonie terminée, le prêtre et le peuple, assis par terre, égrènent leur chapelet, le prêtre récitant de temps à autre des passages du Coran. Ils prient ensuite pour leur roi, afin qu’Allah l’aide à vaincre ses ennemis, qu’il préserve le peuple de la famine, des sauterelles dévorantes, et qu’il leur accorde la pluie en sa saison.

Note du Premier Refuge. Allahu akbar signifie « Dieu est le plus grand ». La glose « Dieu, écoute notre prière » est celle du livre de 1854.

À la fin des cérémonies de chaque jour, les adorateurs du prophète rentrent chacun chez soi, où l’on a préparé ce qu’il y a de meilleur pour le repas du soir. Ce même culte se répète chaque jour pendant trente jours et s’achève par un immense rassemblement. Le roi vient à la ville pour l’occasion, ainsi que de grandes multitudes venues de toute la campagne environnante, qui, avec les habitants de la ville, se réunissent au lieu fixé pour le culte, appelé Gui-ge-rah, un peu à l’extérieur de la ville. Ce lieu consacré au culte du faux prophète est l’un des « premiers temples de Dieu ». Il se composait de plusieurs arbres très grands, qui formaient un vaste et bel ombrage ; le sol, sablonneux et entièrement dépourvu d’herbe, est tenu parfaitement propre ; plusieurs milliers de personnes peuvent s’asseoir à leur aise sous ces arbres, et comme le lieu est situé sur une hauteur, le spectacle d’une si puissante assemblée est imposant au plus haut point ; les sièges ne sont que des nattes étendues sur le sol. On élève un monticule de sable (ce sable diffère du sable du désert : c’est un gros sable rouge mêlé de terre et de petits cailloux, dont on peut aisément faire un monticule solide) sur lequel le grand prêtre se tient debout pendant qu’il s’adresse au peuple. En ces occasions, il est vêtu d’une ample robe noire qui descend presque jusqu’à terre, et il est assisté de quatre prêtres subalternes qui s’agenouillent autour de lui, tiennent le bas de sa robe et l’agitent de-ci de-là. De temps à autre, il arrive au grand prêtre de « s’accroupir comme un crapaud », et quand il se relève, ils reprennent l’opération qui consiste à agiter sa robe. Ces cérémonies achevées, le peuple rentre chez lui pour offrir un sacrifice (sarrah) pour les morts et pour les vivants. Ainsi se termine le jeûne annuel.

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Trahi et vendu

p. 34

On a déjà dit que, lorsque quelqu’un donne des signes qu’il va s’élever à une position éminente dans le pays, il est aussitôt envié, et l’on prend des moyens pour se débarrasser de lui ; aussi, quand on vit que j’occupais auprès du roi une place de confiance, je fus naturellement bientôt désigné, par une classe envieuse de mes compatriotes, comme un objet de vengeance tout trouvé, attiré dans un piège et vendu comme esclave. J’allai un jour à la ville voir ma mère, et voilà que je fus suivi par de la musique (le tambour) et appelé par mon nom, le tambour battant la mesure d’un chant qui avait été composé, semblait-il, en mon honneur, à cause, je le supposais, de ma haute position auprès du roi. Cela me plut énormément ; je me sentis très flatté, je me montrai fort généreux et je donnai aux gens de l’argent et du vin, tandis qu’ils chantaient et marquaient la mesure de leurs gestes. À environ un mille de la maison de ma mère, à l’endroit où l’on fabriquait avec le grain Har-nee une boisson forte appelée Bah-gee, c’est là que nous nous rendîmes ; et quand j’eus bu abondamment de Bah-gee, je fus complètement ivre, et ils me persuadèrent d’aller avec eux à Zar-ach-o, à environ un mille de Zoogoo, rendre visite à un roi étranger que je n’avais jamais vu. Quand nous y arrivâmes, le roi nous fit à tous grand accueil ; on prépara un grand festin, et l’on me donna à boire en abondance ; à vrai dire, tous semblaient boire sans retenue.

p. 35

Le matin, quand je me levai, je m’aperçus que j’étais prisonnier et que mes compagnons étaient tous partis. Ô horreur ! Je compris alors que j’avais été livré par trahison aux mains de mes ennemis et vendu comme esclave. Jamais je n’oublierai ce que je ressentis en cette occasion ; la pensée de ma pauvre mère me tourmentait beaucoup, et la perte de ma liberté et de ma position honorable auprès du roi m’affligeait très cruellement. Je déplorai amèrement ma folie de m’être laissé tromper si facilement et entraîner à noyer toute prudence dans la coupe. Si l’on ne m’avait pas ôté mes sens, il y a tout lieu de croire que j’aurais échappé à leurs pièges, du moins pour cette fois.

L’homme en la compagnie duquel mes cruels compagnons m’avaient laissé était de ceux dont le métier est de débarrasser le pays de tous ceux qui sont comme moi. Voici de quelle manière il s’assura de moi : il prit une branche d’arbre fourchue à deux dents et la façonna pour la faire passer en travers de ma nuque ; on la fixa ensuite par-devant avec une cheville de fer ; le bâton avait environ six pieds de long.

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Le chemin de la mer

p. 35

Ainsi entravé, je fus mené à pied vers la côte, jusqu’à un lieu appelé Ar-oo-zo, qui était un gros village ; j’y trouvai quelques amis, que ma situation affligea beaucoup, mais qui n’avaient aucun moyen de m’aider. Nous n’y restâmes qu’une nuit, car mon maître voulait se hâter, parce que je lui avais dit que je lui échapperais et rentrerais chez moi. Il me mena ensuite à un lieu appelé Chir-a-chur-ee ; là aussi j’avais des amis, mais je ne pus les voir, car il me surveillait de très près, et il s’arrêtait toujours dans des lieux aménagés exprès pour garder les esclaves en sûreté ; il y avait dans les murs des trous où l’on plaçait mes pieds (une sorte de ceps). Il m’emmena ensuite plus loin, à un lieu appelé Cham-mah (après avoir traversé bien des lieux inconnus dont je ne me rappelle pas les noms), où il me vendit. Il y avait alors environ quatre jours que nous avions quitté mon pays, et nous avions voyagé très vite. Je n’y restai qu’un jour, puis je fus de nouveau vendu, à une femme qui m’emmena à E-fau ; elle avait avec elle quelques jeunes gens, à la garde desquels je fus confié, mais elle voyageait avec nous ; nous mîmes plusieurs jours pour y aller ; je souffris beaucoup en traversant les bois, et de tout le voyage je ne vis pas un être humain. Il n’y avait pas de véritable route, mais nous devions nous frayer un passage comme nous le pouvions.

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Les habitants des environs de Cham-mah vivent principalement de la chasse aux bêtes sauvages, qui y sont très nombreuses ; j’en vis beaucoup pendant ces deux jours, mais je ne connais pas leurs noms en anglais ; les gens vont presque nus et sont des plus frustes. Le pays que nous traversâmes après avoir quitté Chir-a-chir-ee était assez accidenté, l’eau abondante et de bonne qualité, les arbres sont très grands ; nous ne souffrîmes nullement de la chaleur pendant le voyage, car le temps était tout à fait frais et agréable ; ce serait un pays sain et délicieux s’il était habité par des gens civilisés, et cultivé ; les fleurs sont variées et belles, les arbres pleins d’oiseaux, grands et petits, dont certains chantent délicieusement. Nous traversâmes plusieurs grands cours d’eau qui, si ce n’avait été la saison sèche, auraient été très profonds ; en l’état, on les passait facilement à gué, car en certains endroits il n’y avait pas plus de trois pieds d’eau. Il y avait de grandes quantités d’oiseaux aquatiques qui s’ébattaient çà et là ; nous vîmes des cygnes en abondance ; nous essayâmes d’en tuer quelques-uns, mais ce fut très difficile, car leurs mouvements sur l’eau sont très vifs ; ils sont d’une grande beauté quand ils volent, le cou et les ailes déployés dans les airs ; ils sont parfaitement blancs et ne volent jamais très haut ni très loin ; leur chair est délicate et bonne, et on la considère comme un mets de choix. Après avoir traversé les bois, nous arrivâmes à une petite localité où la femme qui m’avait acheté avait des amis ; là, je fus vraiment très bien traité pendant la journée, mais la nuit on m’enfermait étroitement, car on craignait que je ne m’échappe ; je ne pus dormir de toute la nuit, tant on me tenait serré.

Après y être restés l’espace de deux jours, nous reprîmes notre voyage, marchant jour après jour ; le pays que nous traversions restait accidenté et montagneux ; nous passâmes de très hautes montagnes, qu’on appelait, je crois, les montagnes de Kong. Le temps resta frais et agréable tout du long ; on trouvait de l’eau en grande abondance, d’excellente qualité ; les chemins, en certains endroits où le terrain était plat, étaient tout à fait sablonneux, mais seulement sur de courtes distances d’affilée. Le pays était très peu peuplé tout le long du chemin depuis Cham-mah ; les bois le long de la route ne sont pas très étendus, ce sont plutôt de vastes étendues de terre couvertes d’une herbe très haute. Nous traversâmes des endroits où le feu avait consumé l’herbe, un peu à la manière des prairies du Sud et du Sud-Ouest de l’Amérique du Nord.

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Je vais décrire ici la manière dont on met le feu à l’herbe en Afrique. L’herbe, quand elle a atteint une grande hauteur, sert de refuge ou de repaire aux bêtes sauvages, qui abondent dans cette partie du pays ; et quand on décide d’y mettre le feu, on en avertit tous les gens à des milles à la ronde, et les chasseurs viennent munis d’arcs et de flèches ; ils se postent tout autour sur plusieurs milles et forment un grand cercle ; quand on met le feu en un point, celui qui se trouve du côté opposé s’en aperçoit bientôt et met aussitôt le feu à sa portion, et ainsi de suite tout autour, jusqu’à ce que tout soit embrasé ; le feu avance vers l’intérieur, vers le centre, sans jamais s’étendre hors du cercle ; les chasseurs suivent les flammes, et, s’étant munis de branches d’arbres aux larges feuilles, ils les jettent devant eux pour se tenir dessus, afin de décocher leurs flèches sur les animaux terrifiés, qui fuient devant l’élément dévorant vers le centre du feu ; les chasseurs, bien entendu, suivent leur gibier en faisant le tour de la masse embrasée et tuent tout ce qui se trouve devant eux à mesure qu’ils avancent ; ce sont d’excellents tireurs, et les pauvres créatures épouvantées n’ont guère de chances d’en réchapper en de tels moments ; on en tue un nombre immense, ainsi que des serpents en grande quantité.

Mais revenons à notre récit : en traversant ces endroits récemment brûlés, nous avancions bien plus vite, car presque rien n’entravait notre marche ; mais là où l’herbe se dressait comme un mur de chaque côté de nous, il nous fallait avancer avec beaucoup de précaution, de peur que les bêtes sauvages ne bondissent et ne se jettent sur nous. Les gens d’Amérique ne savent rien des hautes herbes telles qu’il y en a en Afrique ; la haute herbe des prairies américaines est comme un enfant à côté d’un géant, comparée à l’herbe de la zone torride. Elle atteint généralement douze pieds de haut, mais parfois beaucoup plus, et l’on ne peut rien voir, si près que ce soit de soi, tant elle est épaisse et drue ; plus serrée même que les petits bosquets d’arbres de ce pays-ci. Nous arrivâmes enfin à Efau, où je fus de nouveau vendu ; la femme semblait regretter de se séparer de moi, et elle me fit un petit présent au moment où je les quittai. Efau est une localité assez importante ; les maisons y étaient construites autrement que celles de Zoogoo et n’avaient pas aussi bonne apparence.

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L’homme à qui je fus de nouveau vendu était très riche et avait un grand nombre d’épouses et d’esclaves. Je fus confié à la garde d’un vieil esclave ; pendant mon séjour, on donna une grande danse, et je craignis qu’on ne veuille me tuer, car j’avais entendu dire qu’on le faisait en certains endroits, et je m’imaginais que la danse n’était que le prélude de la cérémonie ; en tout cas, je n’étais pas du tout tranquille à ce sujet. Je restai à Efau plusieurs semaines et j’y fus très bien traité pendant tout ce temps ; mais comme le travail qu’on m’avait assigné ne me plaisait pas, ils virent que j’étais inquiet, et comme ils craignaient de me perdre, on m’enfermait chaque nuit.

Le pays autour d’Efau était très montagneux, et depuis la ville, les montagnes au loin offraient un aspect majestueux.

Après avoir quitté Efau, nous n’eûmes plus de halte jusqu’à notre arrivée à Dohama ; nous restions dans les bois la nuit et voyagions pendant le jour, car il y avait des bêtes sauvages en grande abondance, et nous étions obligés d’allumer de grands feux la nuit pour tenir à distance les animaux féroces, qui sans cela se seraient jetés sur nous et nous auraient mis en pièces ; nous les entendions hurler tout autour de nous pendant la nuit ; il y en avait un en particulier que les gens redoutaient le plus ; il avait la forme d’un chat au corps allongé ; certains étaient d’une seule couleur, d’autres très joliment tachetés ; leurs yeux brillaient la nuit comme des globes de feu étincelants ; on l’appelle là-bas le Goo-noo. D’après la description, je présume que ce doit être ce qu’on appelle ici le léopard, car, d’après ce que je comprends, la description est à peu près la même.

Dohama est à environ trois jours de marche d’Efau, et c’est une ville assez grande ; les maisons y sont construites autrement que toutes celles que j’avais vues jusque-là. Le pays environnant est plat et les routes sont bonnes ; il est plus densément peuplé que toutes les autres régions que j’avais traversées, mais moins que Zoogoo ; les mœurs des gens, elles aussi, étaient entièrement différentes de tout ce que j’avais vu jusqu’alors.

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On me conduisait à travers la ville, et chemin faisant, nous croisâmes une femme ; aussitôt, mon gardien, qui était avec moi, prit ses jambes à son cou et repartit en arrière en courant de toutes ses forces. Je restai cloué sur place, ne sachant ce que cela signifiait ; il vit que je ne cherchais pas à le suivre ni à bouger d’un côté ou de l’autre, et il me cria dans la langue d’Efau de le suivre, ce que je fis ; puis, quand nous nous fûmes reposés, il me dit que la femme que nous avions croisée était l’épouse du roi, et que c’est une marque de respect que de se sauver en courant chaque fois qu’elle se trouve en vue de l’un de ses sujets. Cette ville avait des portes, et l’on exigeait un péage pour les franchir. Je n’y restai que peu de temps, mais j’appris qu’on y faisait grand usage de whisky et que les gens aimaient beaucoup danser. C’est là que je vis des oranges pour la première fois de ma vie. On me dit, pendant mon séjour, que la maison du roi était ornée à l’extérieur de crânes humains, mais je ne la vis pas. Quand nous arrivâmes ici, je commençai à perdre tout espoir de jamais retourner chez moi ; jusque-là, j’avais gardé l’espoir de pouvoir m’échapper et, d’une manière ou d’une autre, de revoir mon pays natal, mais à la fin l’espérance céda ; le dernier rayon semblait s’éteindre, et mon cœur était triste et las en moi quand je pensais à mon pays, à ma mère ! que j’aimais si tendrement, et la pensée de ne plus jamais la revoir ajoutait beaucoup à mes tourments. Je me sentais triste et seul partout où j’errais, et mon cœur défaillait en moi quand je pensais aux « vieux parents au pays ». Certaines personnes supposent que l’Africain ne porte en son sein aucun des sentiments les plus délicats de l’humanité, et que le lait de la tendresse humaine ne coule pas dans sa nature ; c’est une erreur, une erreur des plus grossières ; les sentiments qui animent toute la race humaine vivent chez les créatures d’ébène de la zone torride aussi bien que chez les habitants des zones tempérées et glaciales ; les mêmes élans les poussent à agir, le même sentiment d’amour se meut dans leur sein, les mêmes affections maternelles et paternelles y sont présentes, les mêmes espérances et les mêmes craintes, les mêmes chagrins et les mêmes joies ; en vérité, tout y est comme dans le reste du genre humain ; la seule différence est leur couleur, et elle a été ainsi réglée par celui qui a fait le monde et tout ce qu’il renferme, les cieux et les eaux du vaste abîme, la lune, le soleil et les étoiles, le firmament et tout ce qui a été fait depuis le commencement jusqu’à maintenant ; pourquoi donc mépriserait-on les œuvres de ses mains, qui ont été faites et façonnées selon sa toute-puissance, dans la plénitude de sa bonté et de sa miséricorde ?

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Ô vous, contempteurs de ses œuvres, veillez sur vous-mêmes et prenez garde ; que celui qui croit être debout prenne garde de tomber. Nous gagnâmes ensuite Gra-fe, à environ un jour et demi de marche ; la contrée que nous traversâmes était assez peuplée et généralement bien cultivée ; mais je ne me souviens pas que nous ayons rencontré le moindre cours d’eau après être entrés dans ce pays plat. À Gra-fe, je vis le premier homme blanc, ce qui, vous pouvez m’en croire, retint beaucoup mon attention ; les fenêtres des maisons me parurent aussi étranges, car c’était la première fois de ma vie que je voyais des maisons pourvues de fenêtres. On me mena à la maison d’un homme blanc, où nous restâmes jusqu’au matin ; on m’apporta alors mon petit déjeuner, et jugez de mon étonnement quand je découvris que celui qui m’apportait mon petit déjeuner était une vieille connaissance, venue du même endroit que moi. Il ne me reconnut pas tout à fait au début, mais quand il me demanda si je m’appelais Gardo et que je lui eus répondu que oui, le pauvre garçon fut transporté de joie ; il me prit les mains et me secoua violemment, tant il était heureux de me voir ; il s’appelait Woo-roo et venait de Zoogoo ; il était esclave depuis environ deux ans ; ses amis n’avaient jamais pu savoir ce qu’il était devenu. Il s’enquit de ses amis de Zoogoo, me demanda si j’en venais depuis peu, regarda ma tête et remarqua que je l’avais rasée de la même façon qu’au temps où nous étions ensemble à Zoogoo ; je lui dis que oui. Il n’est peut-être pas inutile de faire remarquer ici qu’en Afrique, les peuples des différentes parties du pays ont chacun leur manière de se raser la tête, et que l’on reconnaît à cette marque de quelle partie du pays ils viennent. À Zoogoo, on rase les cheveux de chaque côté de la tête, et sur le sommet, du front jusqu’à l’arrière, on les laisse pousser en trois touffes rondes, qu’on laisse devenir assez longues, les espaces entre elles étant rasés de très près ; pour qui connaît les différentes façons de se raser la tête, il n’est pas difficile de savoir d’où vient un homme.

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Woo-roo semblait très désireux que je reste à Gra-fe, mais j’étais destiné à d’autres contrées ; cette ville est située sur un grand fleuve. Après le petit déjeuner, on me fit descendre jusqu’au fleuve et on me mit à bord d’un bateau ; le fleuve était très large et se divisait en deux bras avant de se jeter dans la mer. Le bateau où l’on avait placé les esclaves était grand et mû à la rame ; il avait bien aussi des voiles, mais le vent n’étant pas assez fort, on se servait aussi des rames. Nous passâmes deux nuits et un jour sur ce fleuve, puis nous arrivâmes à un très bel endroit, dont je ne me rappelle pas le nom ; nous n’y restâmes pas très longtemps : dès que les esclaves furent tous rassemblés et le navire prêt à appareiller, nous prîmes la mer sans perdre de temps. Pendant que nous étions là, les esclaves furent tous parqués dans un enclos et placés le dos tourné au feu, avec ordre de ne pas regarder autour de nous ; et pour s’assurer de notre obéissance, on posta devant nous un homme, un fouet à la main, prêt à frapper le premier qui oserait désobéir aux ordres ; un autre homme fit ensuite le tour avec un fer chaud et nous marqua comme on marquerait le fond des barriques ou toute autre denrée ou marchandise inanimée.

Quand tous furent prêts à monter à bord, on nous enchaîna les uns aux autres, on nous lia avec des cordes autour du cou, et l’on nous traîna ainsi jusqu’au rivage. Le navire mouillait à quelque distance au large. Je n’avais jamais vu de navire auparavant, et je m’imaginais que c’était quelque objet de culte de l’homme blanc. Je me figurai que nous allions tous être massacrés et qu’on nous y menait dans ce but. Je craignais pour ma vie, et l’abattement s’était presque entièrement emparé de moi.

Ce jour-là, on donna à terre une sorte de festin ; ceux qui ramaient dans les barques furent abondamment régalés de whisky, et l’on donna aux esclaves du riz et d’autres bonnes choses en abondance. Je ne savais pas que ce serait mon dernier festin en Afrique. Je ne connaissais pas ma destinée. Heureusement pour moi, je ne la connaissais pas. Tout ce que je savais, c’est que j’étais esclave, enchaîné par le cou, et que je devais me soumettre promptement et de bon gré, quoi qu’il advînt, et j’estimais que c’était là tout ce que j’avais le droit de savoir.

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Enfin, quand nous atteignîmes la plage et que nous fûmes debout sur le sable, oh ! comme je souhaitai que le sable s’ouvre et m’engloutisse ! Ma détresse, je ne saurais la décrire. Elle dépassait toute description. Le lecteur peut l’imaginer, mais la moindre esquisse de ce que je ressentais resterait, en vérité, bien en deçà de la réalité. On amenait là des esclaves de toutes les parties du pays, et on les embarquait sur le navire. La première barque avait atteint le navire sans encombre, malgré le vent violent et la mer agitée ; mais la dernière qui s’y risqua chavira, et tous ceux qui s’y trouvaient, sauf un homme, se noyèrent. Le nombre des disparus fut d’environ trente. L’homme qui fut sauvé était très robuste ; il se tenait à l’avant de la barque, une chaîne à la main, qu’il serrait très fort pour stabiliser la barque ; et quand la barque se retourna, il fut jeté à la mer avec les autres, mais en remontant, il se trouva d’une manière ou d’une autre sous la barque, parvint à la retourner et se sauva ainsi en s’élançant dedans quand elle se redressa. Cela demandait une grande force, et c’est d’être un homme puissant qui lui donna l’avantage sur les autres. C’est dans la barque suivante qu’on mit à la mer que je fus placé ; mais Dieu jugea bon de m’épargner, peut-être dans quelque bon dessein. Je fus alors placé dans le plus horrible de tous les lieux,

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Le navire négrier

p. 42

Ses horreurs, ah ! qui peut les décrire ? Nul ne peut en dépeindre les horreurs aussi fidèlement que le pauvre infortuné, le misérable qui a été enfermé derrière ses portes. Oh ! amis de l’humanité, ayez pitié du pauvre Africain qu’on a pris au piège et vendu loin de ses amis et de son foyer, et relégué dans la cale d’un navire négrier, pour y attendre plus d’horreurs et de misères encore dans une terre lointaine, parmi les gens pieux et charitables. Oui, au beau milieu d’eux ; mais revenons au navire ! On nous jeta dans la cale du navire dans un état de nudité, les hommes entassés d’un côté et les femmes de l’autre ; la cale était si basse que nous ne pouvions pas nous tenir debout et que nous étions obligés de nous accroupir sur le plancher ou de rester assis ; le jour et la nuit étaient pour nous la même chose, le sommeil nous étant refusé du fait de la position resserrée de nos corps, et la souffrance et la fatigue nous rendirent désespérés.

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Oh ! l’infection et l’ordure de ce lieu horrible ne s’effaceront jamais de ma mémoire ; non, tant que la mémoire aura son siège dans ce cerveau égaré, je m’en souviendrai. Aujourd’hui encore, mon cœur se soulève à cette pensée.

Que ces individus pleins d’humanité, qui sont favorables à l’esclavage, consentent seulement à prendre la place de l’esclave dans la cale infecte d’un navire négrier, rien que pour une traversée de l’Afrique à l’Amérique ; et, sans aller plus avant dans les horreurs de l’esclavage, s’ils n’en ressortent pas abolitionnistes à tous crins, alors je n’ai plus rien à dire en faveur de l’abolition. Mais je pense que leurs vues et leurs sentiments sur l’esclavage changeront quelque peu, de toute façon ; sinon, qu’ils poursuivent dans la voie de l’esclavage et qu’ils fassent leur temps dans un champ de coton ou une rizière, ou dans quelque autre plantation, et alors, s’ils ne disent pas : halte, assez ! je pense qu’ils doivent être bâtis de fer et n’avoir ni cœur ni âme. J’imagine qu’il ne peut y avoir dans toute la création qu’un seul lieu plus horrible que la cale d’un navire négrier, et ce lieu est celui où les propriétaires d’esclaves et leurs séides ont le plus de chances de se retrouver un jour, quand, hélas, il sera trop tard, trop tard, hélas !

La seule nourriture que nous eûmes pendant la traversée fut du maïs trempé et bouilli. Je ne saurais dire combien de temps nous restâmes ainsi enfermés, mais cela nous parut très long. Nous souffrîmes beaucoup du manque d’eau, mais on nous refusait tout ce dont nous avions besoin. Une pinte par jour, c’était tout ce qu’on nous accordait, et pas davantage ; et un grand nombre d’esclaves moururent pendant la traversée. Un pauvre garçon devint si désespéré par le manque d’eau qu’il tenta d’arracher un couteau à l’homme blanc qui apportait l’eau ; on le fit alors monter sur le pont, et je n’ai jamais su ce qu’il était devenu. Je supposai qu’on l’avait jeté par-dessus bord.

Quand l’un de nous se montrait rebelle, on lui entaillait la chair au couteau et l’on y frottait du poivre ou du vinaigre pour le rendre paisible (!) Au début, je souffris beaucoup du mal de mer, et tous les autres aussi, mais cela ne causa aucun souci à nos maîtres brutaux. Nos souffrances n’appartenaient qu’à nous ; nous n’avions personne pour partager nos peines, personne pour prendre soin de nous ni même pour nous dire un mot de réconfort. Certains furent jetés par-dessus bord avant d’avoir rendu le dernier souffle ; quand on pensait que quelqu’un n’allait pas survivre, on s’en débarrassait de cette façon. Deux fois seulement pendant la traversée, on nous permit de monter sur le pont pour nous laver : une fois en pleine mer, et une autre juste avant d’entrer au port.

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Brésil

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Nous arrivâmes à Pernambuco, en Amérique du Sud, de grand matin, et le navire croisa au large toute la journée sans jeter l’ancre. De tout ce jour, nous ne mangeâmes ni ne bûmes rien, et l’on nous fit comprendre que nous devions garder un silence absolu et ne pousser aucun cri, faute de quoi nos vies seraient en danger. Mais quand « la nuit jeta son noir manteau sur la terre et sur la mer », l’ancre tomba, et l’on nous permit de monter sur le pont pour être examinés et palpés par nos futurs maîtres, qui étaient venus de la ville à bord. Nous débarquâmes à quelques milles de la ville, chez un fermier dont la maison servait en quelque sorte de marché aux esclaves. Le fermier avait un très grand nombre d’esclaves, et je n’étais pas là depuis bien longtemps quand je le vis user assez largement du fouet sur un garçon, ce qui fit une profonde impression sur mon esprit, car j’imaginais bien sûr que tel serait bientôt mon sort ; et oh ! trop tôt, hélas ! mes craintes se réalisèrent.

Quand j’atteignis le rivage, je rendis grâce à la Providence de ce qu’il m’était permis une fois encore de respirer un air pur, pensée qui absorbait presque toutes les autres. Peu m’importait alors d’être esclave ; avoir échappé au navire était tout ce à quoi je pensais. Quelques-uns des esclaves du bord savaient parler portugais. Ils avaient vécu sur la côte chez des familles portugaises, et ils nous servaient d’interprètes. On ne les avait pas mis dans la cale avec nous autres, mais ils descendaient de temps à autre nous dire une chose ou une autre.

Ces esclaves n’avaient jamais su qu’on allait les envoyer au loin, jusqu’au moment où on les avait mis à bord du navire. Je ne restai dans ce marché aux esclaves qu’un jour ou deux avant d’être vendu de nouveau à un marchand d’esclaves de la ville, qui me revendit à son tour à un homme de la campagne, boulanger de son état, qui demeurait à peu de distance de Pernambuco.

Quand un négrier arrive, la nouvelle se répand comme une traînée de poudre, et l’on voit accourir tous ceux qu’intéresse l’arrivée du navire avec sa cargaison de marchandise vivante ; ils choisissent dans le lot ceux qui conviennent le mieux à leurs divers usages, et achètent les esclaves exactement comme on achèterait des bœufs ou des chevaux sur un marché ; mais si une cargaison ne contient pas le genre d’esclaves qui répond aux besoins et aux désirs des acheteurs, on passe commande au capitaine des sortes particulières que l’on demande, et elles sont livrées sur commande la prochaine fois que le navire entre au port. Bien des gens font un véritable métier de cet achat et de cette vente de chair humaine, et ne vivent de rien d’autre, entièrement dépendants de ce genre de trafic.

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Pendant ma traversée sur le navire négrier, j’étais parvenu à recueillir quelque connaissance de la langue portugaise auprès des hommes dont j’ai parlé plus haut, et comme mon maître était portugais, je comprenais fort bien ce qu’il voulait, et je lui fis entendre que je ferais tout ce dont il avait besoin, du mieux que je pourrais, sur quoi il parut tout à fait satisfait.

Sa famille se composait de lui-même, de sa femme, de deux enfants et d’une femme qui leur était apparentée. Il avait quatre autres esclaves en plus de moi. Il était catholique romain et célébrait régulièrement le culte en famille deux fois par jour, à peu près de la façon suivante : il avait, dressée dans l’entrée de la maison, une grande horloge dans laquelle se trouvaient quelques images d’argile, qui servaient au culte. Nous devions tous nous agenouiller devant elles, la famille devant et les esclaves derrière. On nous apprenait à psalmodier des mots dont nous ne connaissions pas le sens. Nous devions aussi faire plusieurs fois le signe de la croix. Pendant le culte, mon maître tenait un fouet à la main, et ceux qui montraient des signes d’inattention ou de somnolence étaient aussitôt ramenés à eux par un vif coup de fouet. C’était surtout le lot de la femme esclave, qui s’endormait souvent en dépit des images, des signes de croix et autres amusements du même genre.

Je fus bientôt mis à de durs travaux, tels qu’on n’en impose qu’aux esclaves et aux chevaux. À l’époque où cet homme m’acheta, il bâtissait une maison et devait aller chercher des pierres de construction de l’autre côté de la rivière, à une distance considérable, et j’étais contraint de porter des pierres si lourdes qu’il fallait trois hommes pour me les hisser sur la tête, fardeau que j’étais obligé de porter sur un quart de mille au moins, jusqu’à l’endroit où se trouvait le bateau. Parfois la pierre pesait si fort sur ma tête que j’étais obligé de la jeter à terre, et alors mon maître entrait dans une très grande colère et disait que le cassoori (chien) avait jeté la pierre, tandis que je pensais dans mon cœur que c’était lui le pire chien ; mais ce n’était qu’une pensée, car je n’osais pas l’exprimer par des mots.

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Pendant mon séjour là, je fis bientôt des progrès dans la langue portugaise, et fus très vite capable de compter jusqu’à cent. On m’envoya alors vendre du pain pour mon maître, d’abord en faisant le tour de la ville, puis dans la campagne, et le soir, une fois rentré, je vendais au marché jusqu’à neuf heures du soir. Comme j’étais assez honnête et persévérant, je vendais généralement tout, mais parfois je n’avais pas autant de succès, et alors le fouet était mon partage.

Mes compagnons d’esclavage n’étaient pas tout à fait aussi rangés que moi, car ils étaient fort adonnés à la boisson, de sorte qu’ils rapportaient moins à mon maître. J’en profitai pour m’élever dans son estime en me montrant très attentif et obéissant ; mais c’était tout un : quoi que je fisse, je voyais que j’avais un tyran à servir, rien ne semblait le satisfaire ; je me mis donc à boire moi aussi, et alors nous fûmes tous de la même espèce : mauvais maître, mauvais esclaves.

Les choses allèrent de mal en pis, et je désirais vivement changer de maître ; j’essayai donc de m’enfuir, mais je fus bientôt rattrapé, ligoté et ramené. J’essayai ensuite ce que me vaudraient la déloyauté et la paresse ; un jour donc qu’on m’avait envoyé vendre du pain comme d’habitude, je n’en vendis qu’une petite quantité, et l’argent, je le pris et le dépensai en whisky, que je bus assez copieusement, et je rentrai bien ivre ; quand mon maître alla compter la recette du jour dans mon panier et découvrit l’état des choses, je fus battu très sévèrement. Je lui dis qu’il ne devait plus me fouetter, et me mis fort en colère, car l’idée me vint de le tuer, puis de me détruire moi-même. Je résolus enfin de me noyer ; j’aimais mieux mourir que de vivre esclave. Je courus alors à la rivière et m’y jetai, mais des gens qui se trouvaient dans un bateau me virent, et je fus sauvé de la noyade. La marée était basse à ce moment-là, sinon leurs efforts eussent très probablement été vains, et malgré ma résolution bien arrêtée, je remerciai Dieu de ce que ma vie avait été préservée et de ce qu’un acte si criminel n’avait pas été consommé. Cela me conduisit à réfléchir sérieusement que « Dieu agit par des voies mystérieuses », et que tous ses actes sont des actes de bonté et de miséricorde.

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Je n’étais alors qu’un pauvre païen, presque aussi ignorant qu’un Hottentot, et je n’avais pas appris à connaître le vrai Dieu, ni aucun de ses divins commandements. Pourtant, tout ignorant et tout esclave que j’étais, l’esclavage, je l’avais en horreur, principalement, je suppose, parce que j’en étais la victime. Après cette tentative contre ma vie, je fus ramené à la maison de mon maître, qui me lia les mains derrière le dos, me mit les pieds joints et me fouetta de la façon la plus impitoyable, et me battit sur la tête et le visage avec un lourd bâton, puis me secoua par le cou et me cogna la tête contre les montants de la porte, ce qui me fit des coupures et des contusions aux tempes ; les cicatrices de ce traitement sauvage sont visibles encore aujourd’hui et le resteront aussi longtemps que je vivrai.

Après toutes ces cruautés, il m’emmena à la ville et me vendit à un marchand chez qui il m’avait déjà mené une fois auparavant ; mais ses amis lui avaient alors conseillé de ne pas se séparer de moi, car ils jugeaient plus avantageux pour lui de me garder, puisque j’étais un esclave d’un bon rapport. Je n’ai pas raconté la dixième partie des cruelles souffrances que j’endurai au service de ce misérable à figure humaine. Les limites du présent ouvrage ne permettent qu’un rapide coup d’œil sur les différentes scènes qui eurent lieu dans ma brève carrière. Je pourrais en dire plus qu’il ne serait agréable pour des « oreilles délicates », et cela ne pourrait faire aucun bien. Je pourrais rapporter des faits qui « glaceraient ton jeune sang, laboureraient ton âme et feraient se dresser chacun de tes cheveux comme les piquants du porc-épic irrité » ; et pourtant ce ne serait qu’une répétition des mille et un récits, tant de fois faits, des horreurs du cruel système de l’esclavage.

L’homme à qui je fus vendu de nouveau était vraiment très cruel. Il acheta deux femmes en même temps que moi ; l’une d’elles était une très belle jeune fille, et il la traita avec une barbarie révoltante.

Au bout de quelques semaines, il m’expédia à Rio de Janeiro, où je restai deux semaines avant d’être vendu de nouveau. Il y avait là un homme de couleur qui voulait m’acheter, mais pour une raison ou pour une autre il ne conclut pas l’achat. Je ne mentionne ce fait que pour montrer que la possession d’esclaves a sa source dans le pouvoir, et que quiconque a les moyens d’acheter son semblable avec le vil métal peut devenir propriétaire d’esclaves, quels que soient sa couleur, sa croyance ou son pays, et que l’homme de couleur asservirait son prochain tout aussi volontiers que l’homme blanc, s’il en avait le pouvoir.

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Je fus enfin vendu au capitaine d’un navire, qui était ce qu’on peut appeler « un dur à cuire ». Il m’invita à aller voir sa Senora (épouse). Je lui fis ma plus belle révérence, et fus bientôt installé dans mon nouvel emploi, qui consistait à fourbir les cuivres du navire, à nettoyer les couteaux et les fourchettes et à faire les autres petites besognes nécessaires dans la cabine. Au début, ma situation ne me plaisait pas ; mais à mesure que je fis connaissance avec l’équipage et les autres esclaves, je m’en tirai assez bien. En peu de temps, je fus promu à l’emploi de second maître d’hôtel. Le maître d’hôtel pourvoyait à la table, et moi je portais les provisions au cuisinier et je servais à table ; comme j’étais assez dégourdi, on me donnait fort à faire. Peu de temps après, le capitaine et le maître d’hôtel se brouillèrent, et celui-ci quitta sa charge ; on me confia alors les clefs de son office. Je fis tout ce qui était en mon pouvoir pour plaire à mon maître, le capitaine, et lui, en retour, me donna sa confiance. La dame du capitaine était tout sauf une femme de bien ; elle avait le plus détestable caractère. Le capitaine l’avait enlevée à St. Catharine’s au moment même où elle allait se marier, et je crois qu’il ne l’épousa jamais. Elle me faisait souvent tomber en disgrâce auprès de mon maître, et alors le fouet ne manquait pas de suivre. Tantôt elle faisait tout ce qu’elle pouvait pour me faire fouetter, tantôt elle intervenait pour l’empêcher, selon l’humeur où elle se trouvait. C’était un étrange mélange d’humanité et de brutalité. Elle prenait toujours la mer avec le capitaine.

Notre premier voyage fut pour Rio Grande ; la traversée elle-même eût été assez agréable si je n’avais souffert du mal de mer. Le port de Rio Grande est plutôt peu profond, et en y entrant nous touchâmes le fond, car il se trouvait que c’était marée basse, et nous eûmes grand-peine à remettre le navire à flot. Nous y parvînmes enfin, et échangeâmes notre cargaison contre de la viande séchée. Nous allâmes ensuite à Rio de Janeiro, où nous réussîmes bientôt à écouler la cargaison. Puis nous fîmes route vers St. Catharines pour nous procurer de la Farina, sorte de farineux dont usaient surtout les esclaves. De là, nous retournâmes à Rio Grande, où nous échangeâmes notre cargaison contre de l’huile de baleine, puis nous reprîmes la mer et fîmes route vers Rio de Janeiro. Le navire étant très lourdement chargé, nous passâmes de bien mauvais moments ; nous nous attendions tous à périr, mais en allégeant le navire d’une partie de sa cargaison, ce que nous fîmes en en jetant une quantité par-dessus bord, le navire et tout l’équipage furent une fois de plus sauvés des mâchoires dévorantes de l’élément destructeur. Les vents contraires régnaient, et bien que nous fussions en vue du port pendant plusieurs jours, nous ne pûmes y entrer, quoi que nous fissions.

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Tandis que nous étions dans cette incertitude, ne sachant si nous allions périr ou non, il me vint à l’esprit que la mort ne serait qu’une délivrance de mon esclavage, et qu’à ce titre elle serait plutôt la bienvenue. À vrai dire, j’osais à peine me soucier de l’une ou l’autre issue. Je n’étais qu’un esclave, et je me sentais tel, sans espoir ni perspective d’être libre, sans amis ni liberté. Je n’avais aucune espérance en ce monde et ne savais rien de l’autre ; tout était ténèbres, tout était crainte. Le présent et l’avenir ne faisaient qu’un, sans rien qui les séparât, tout n’était que Labeur ! Labeur !! Cruauté ! Cruauté !! Point d’autre fin que la mort à tous mes maux. Je n’étais pas chrétien alors ; je ne connaissais pas l’amour d’un Sauveur, je ne savais rien de sa grâce qui sauve, de son amour pour les pauvres pécheurs perdus, de sa mission de paix et de bienveillance envers tous les hommes, et je n’avais pas non plus entendu parler de cette bonne terre dont le poète parle si magnifiquement, « une terre de pures délices où demeurent les saints immortels », terre promise vers laquelle le chrétien abrège chaque jour son voyage. Non ! Ces « nouvelles d’une grande joie » n’avaient pas encore été annoncées à mon esprit assombri, et tout n’était que noir désespoir. Mais quand j’entendis les paroles du Sauveur : « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos. » Je le cherchai et le trouvai, et ce fut comme un baume sur mes blessures, comme une consolation pour mon âme affligée. Quand je pense à tout cela et que je considère le passé, je consens volontiers à poursuivre la lutte en ce monde pour accomplir ici-bas ma mission et faire l’œuvre qui m’est donnée à faire. Oh ! Christianisme, toi qui adoucis les souffrances de l’homme, toi, guide de l’aveugle et force du faible, poursuis ta mission, annonce tout alentour les paisibles nouvelles du salut et réjouis le cœur de l’homme, « alors le désert sera dans l’allégresse et fleurira comme la rose. » Alors l’esclavage, avec toutes ses horreurs, finira par prendre fin, car nul de ceux qui possèdent ta puissance et vivent sous ton influence ne peut perpétuer une profession si absolument en contradiction avec toutes tes doctrines, et si incompatible avec elles.

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Après bien du travail et de la peine, nous fûmes débarqués en parfaite sécurité. Pendant ce voyage, j’endurai plus de châtiments corporels que je n’en avais jamais enduré de ma vie. Le second, une véritable brute, m’ordonna un jour de laver le navire à grande eau, et quand j’eus fini, il me montra un endroit où il disait qu’il y avait une tache, et avec un juron m’ordonna de le frotter de nouveau ; je le fis, mais comme il n’était pas de la meilleure humeur, il exigea que ce fût fait une troisième fois, et ainsi de suite.

Voyant que ce n’était que pur caprice et qu’il n’y avait aucune tache à nettoyer, je finis par refuser de frotter davantage ; sur quoi il s’en prit à moi avec un manche à balai, et comme j’avais une brosse à récurer à la main, je la levai contre lui. Le maître vit tout ce qui se passait et fut très en colère contre moi parce que j’avais tenté de frapper le second. Il ordonna à l’un des matelots de lui couper un bout de corde ; il me dit que j’allais être fouetté, et je répondis « très bien », mais je continuai mon travail, un œil sans cesse tourné vers lui, surveillant ses mouvements. Quand j’eus préparé le petit déjeuner, il vint derrière moi avant que je puisse m’écarter de son chemin, et me frappa de la corde sur les épaules ; comme elle était assez longue, le bout en retomba et me frappa très violemment à l’estomac, ce qui me causa de la douleur et un malaise ; la force avec laquelle le coup fut porté me renversa complètement, et ensuite il me battit sur le pont de la manière la plus brutale. Ma maîtresse intervint à ce moment-là et me sauva de nouvelles violences.

Nous restâmes près d’un mois à Rio de Janeiro. Pendant notre séjour, il se produisit un incident que je vais rapporter pour illustrer le système de l’esclavage.

Un jour, je dus descendre à terre avec mon maître comme l’un des rameurs, et là je bus du vin assez copieusement ; voyant mon maître sur le point de revenir au bateau, je me dirigeai vers l’endroit où il se trouvait, et, passablement troublé par la boisson autant qu’agité de voir mon maître, je tombai à l’eau ; mais comme il y avait peu de fond, je n’en souffris rien de plus qu’un bon plongeon pour prix de mon ivrognerie. On me tira de là sans peine. Tandis que je ramais pour mon maître, la tête me tournait très fort sous l’effet de la boisson que j’avais bue, et par conséquent je ne tirais pas très régulièrement sur l’aviron ; mon maître, voyant l’état où j’étais, me demanda ce que j’avais ; je dis : « Rien, monsieur » ; il dit encore : « As-tu bu ? » Je répondis : non, monsieur ! Ainsi, à force d’être maltraité, j’appris à boire, et de là j’appris à dire des mensonges, et sans doute aurais-je continué pas à pas de mal en pis, jusqu’à ce qu’il n’y eût plus de méfait trop grand pour moi, et tout cela à cause de l’horrible système de l’esclavage. Mais je suis heureux de dire que, par la grâce de Dieu, je fus amené à abandonner mes mauvaises voies.

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Vers New York

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Quand la cargaison eut été débarquée, comme un négociant anglais avait une certaine quantité de café à expédier à New York, mon maître fut engagé à cet effet, et il fut convenu, au bout de quelque temps, que je l’accompagnerais, avec plusieurs autres, pour servir à bord.

Nous avions tous appris qu’à New York il n’y avait pas d’esclavage ; que c’était un pays libre et que, si nous y arrivions une fois, nous n’aurions rien à redouter de nos cruels maîtres d’esclaves, et nous désirions tous ardemment y arriver.

Avant le départ du navire, on nous apprit que nous allions vers une terre de liberté. Je dis alors : vous ne me reverrez plus jamais, une fois que j’y serai arrivé. J’étais transporté de joie à l’idée d’aller dans un pays libre, et je vis poindre un rayon d’espoir : le jour n’était pas loin où je serais un homme libre. En vérité, je me sentais déjà libre ! Que le soleil brillait magnifiquement en ce matin mémorable, le matin de notre départ pour cette terre de liberté dont nous avions tant entendu parler ! Les vents aussi étaient favorables, et bientôt la voile se déploya sous la brise vivifiante, et notre navire fit route vers cette terre heureuse. Les devoirs de ma charge, durant ce voyage, me parurent bien légers en vérité, dans l’attente où j’étais de voir cette bonne terre, et rien du tout ne me semblait pénible. J’obéissais à tous les ordres gaiement et avec empressement.

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Ce fut là le temps le plus heureux de ma vie ; aujourd’hui encore mon cœur tressaille d’une joyeuse allégresse quand je pense à ce voyage, et je crois que le Dieu de toute miséricorde disposa tout pour mon bien ; combien j’étais reconnaissant !

Les vents se maintinrent favorables à une traversée rapide plusieurs jours de suite, après quoi nous essuyâmes un temps très rude et orageux, qui retarda quelque peu notre progression et nous mit en quelque danger d’être envoyés « vers ces bords d’où nul voyageur ne revient », car on craignait pour notre sécurité. Une nuit, pendant le voyage, il souffla un véritable ouragan toute la nuit, et juste avant le point du jour, les lampes de l’habitacle s’éteignirent sous le violent roulis du navire. On m’ordonna de l’allumer, mais à cause du grand vent, après plusieurs tentatives, j’échouai complètement. Ah ! ah ! dit le capitaine, mon garçon, tu ne peux pas allumer l’habitacle, hein ?

L’homme de barre dit qu’il faisait assez clair, qu’il pouvait s’en passer, qu’il voyait assez bien le compas ; mais comme des ordres avaient été donnés, que la lumière fût nécessaire ou non, il fallait obéir ; on appela donc trois autres matelots et l’on plaça une couverture autour de l’habitacle pour le protéger du vent, et ils réussirent enfin à l’allumer ; mais moi, ne comprenant pas comment m’y prendre, je n’avais pas pu l’allumer ; j’avais essayé maintes et maintes fois. Après cela, le capitaine sortit de sa couchette, s’habilla et m’ordonna d’allumer sa lampe ; quand j’allai à lui, il prit un gros bâton pour me frapper et, comme il visait ma tête, je levai le bras pour empêcher que ma tête ne fût frappée ; il me dit de baisser la main. Je le fis, mais au moment où le coup tombait, je levai de nouveau la main et réussis à empêcher que mon crâne ne fût fendu ; il ne voulait pas me frapper la main, car cela m’aurait empêché de faire mon travail, mais, que j’eusse la tête cassée ou non, j’aurais dû faire mon travail habituel. Il me dit alors de me retourner afin de pouvoir me frapper dans le dos. Je lui dis de me frapper autant qu’il voudrait. Il était très en colère et me frappa au hasard sur la tête et sur le corps, là où les coups tombaient. Je le mis au défi de faire le pire, de faire tout ce qu’il pourrait et d’assouvir pleinement sa vengeance sur un être misérable tel que moi. Il appela alors trois des matelots et leur ordonna de m’attacher au canon. J’eus la pensée de sauter à l’eau, mais il ne me plaisait guère d’y aller seul ; si j’avais pu avoir le plaisir de l’emmener avec moi, je l’aurais fait volontiers. Les trois hommes se saisirent de moi et me placèrent sur le canon, à plat ventre ; on leur ordonna alors de me fouetter, ce qu’ils firent assez rudement ; il exigea ensuite que je fasse acte de soumission et que je demande grâce, mais cela, je ne voulais pas le faire. Je lui dis de me tuer s’il lui plaisait, mais que je ne crierais pas pour implorer sa miséricorde ! Je lui dis aussi que, lorsqu’on me détacherait du canon, il devrait prendre garde à lui ce jour-là, car en regardant mon corps lacéré et sanglant, je songeais que, bien qu’il fût meurtri et déchiré, mon cœur n’était pas dompté.

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Dès que je fus détaché, je me dirigeai vers le capitaine, qui donna ordre aux hommes de me mettre sous bonne garde à l’avant du navire et de ne plus me laisser approcher de lui. J’étais si endolori par mes contusions et mes plaies que je ne pus rien faire pendant plusieurs jours.

Pendant ma maladie, le capitaine m’envoyait de bonnes victuailles de sa propre table, sans doute pour m’apaiser après les cruels torts qu’il m’avait infligés, mais ce fut en vain. Je n’étais guère pressé de me remettre au travail, car auparavant il m’avait souvent fait fouetter pour n’avoir pas fait ce qu’il aurait fallu trois hommes pour faire, de sorte que je me sentais maintenant enclin à le laisser se passer désormais tout à fait de mes services.

L’esclavage est mauvais, l’esclavage est injuste. Ce capitaine fit un très grand nombre de choses cruelles qu’il serait horrible de raconter ; il traitait les femmes esclaves avec une très grande cruauté et une très grande barbarie ; il agissait entièrement à sa guise, il n’y avait personne pour prendre leur parti ; il était pour un temps « monarque de tout ce qu’il embrassait du regard », « roi de la maison flottante » ; nul n’osait contester son pouvoir ni brider sa volonté. Mais le jour vient où son pouvoir sera remis entre les mains d’un autre, et de son administration il lui faudra rendre compte ; hélas, quel compte pourra-t-il rendre des crimes commis sur les corps convulsés des pauvres malheureux privés de toute pitié qu’il avait sous sa garde, quand sa royauté cessera et que le grand compte sera exigé ; comment répondra-t-il ? Et quel sera son sort ? Cela ne sera connu que lorsque le grand livre sera ouvert. Que Dieu lui pardonne (dans son infinie miséricorde) les tortures infligées à ses semblables, bien que d’un teint différent.

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Les premiers mots d’anglais que mes deux compagnons et moi ayons jamais appris furent F-r-e-e ; un Anglais qui se trouvait à bord nous l’enseigna, et oh ! combien de fois je le répétai, encore et encore. Ce même homme me parla beaucoup de la ville de New York (il savait parler portugais). Il me raconta que les gens de couleur à New York étaient tous libres, et cela me rendit très heureux, et j’aspirais à voir venir le jour où j’y serais. Le jour vint enfin, mais ce n’était pas chose facile, pour deux garçons et une fille qui ne savaient dire qu’un seul mot d’anglais, de s’évader, n’ayant, à ce que nous supposions, aucun ami pour nous aider. Mais Dieu était notre ami, comme on le vit à la fin, et il nous suscita de nombreux amis en pays étranger.

Le pilote qui monta à bord de notre navire nous traita avec beaucoup de bonté ; il paraissait différent de toutes les personnes que j’avais vues auparavant, et ce petit fait nous donna du courage. Le lendemain, un grand nombre de personnes de couleur montèrent à bord du navire et demandèrent si nous étions libres. Le capitaine nous avait auparavant recommandé de ne pas dire que nous étions esclaves, mais nous ne tînmes pas compte de son désir ; et lui, voyant tant de gens monter à bord, commença à craindre que sa propriété ne se mît en tête de prendre ses jambes à son cou et de s’enfuir ; aussi nous informa-t-il fort prudemment que New York n’était pas un endroit où nous pouvions nous promener : que c’était un très mauvais endroit, et que, pour sûr, si les gens nous attrapaient, ils nous tueraient. Mais quand nous fûmes seuls, nous résolûmes de saisir la première occasion et de tenter notre chance, pour voir comment nous nous en tirerions dans un pays libre.

Un jour que je m’étais servi de vin un peu trop libéralement, j’eus l’imprudence de dire que je ne resterais pas plus longtemps à bord ; que je serais libre. Le capitaine, l’ayant entendu, me fit descendre sous le pont, et lui et trois autres s’efforcèrent de m’enfermer, mais n’y parvinrent pas ; ils finirent pourtant par réussir à m’enfermer dans une pièce à l’avant du navire. J’y restai enfermé plusieurs jours. L’homme qui m’apportait ma nourriture frappait à la porte, et si je lui disais d’entrer, il entrait ; sinon, il passait son chemin, et je ne recevais pas de nourriture. Je lui dis une fois que, moi vivant, je ne resterais pas enfermé là un jour de plus ; que je sortirais ; et comme il y avait quelques morceaux de fer dans la pièce, vers le soir j’en saisis un (c’était une barre d’environ deux pieds de long), et avec elle je forçai la porte et sortis. Les hommes étaient tous occupés à leur travail, et la femme du capitaine se tenait sur le pont quand je remontai de ma prison. Je les entendis se demander les uns aux autres qui m’avait fait sortir ; mais personne ne put le dire. Je saluai la femme du capitaine et gagnai le bord du navire. Il y avait une planche allant du navire au rivage. Je la traversai et courus comme pour sauver ma vie, sans savoir, bien entendu, où j’allais. Pendant ma fuite, je fus aperçu par un garde qui boitait un peu, et il entreprit de m’arrêter, mais je me dégageai et poursuivis ma route jusqu’à un magasin, à la porte duquel je m’arrêtai un moment pour reprendre haleine. On me demanda ce qui se passait, mais je ne pus le dire, car je ne savais de l’anglais que le mot F-r-e-e. Peu après, le garde boiteux et un autre arrivèrent jusqu’à moi. L’un d’eux tira de sa poche une étoile brillante et me la montra, mais je n’y compris rien. Je fus alors conduit au poste de garde et enfermé toute la nuit ; le lendemain matin, le capitaine vint, paya les frais et me ramena avec lui au navire. Les agents me dirent que je serais un homme libre si je le voulais, mais je ne savais comment agir ; aussi, après un peu de persuasion, le capitaine me décida à retourner avec lui, puisque je n’avais rien à craindre. C’était un samedi, et le lundi suivant, dans l’après-midi, trois voitures arrivèrent et s’arrêtèrent près du navire. Des messieurs en descendirent, montèrent à bord et se promenèrent sur le pont en parlant au capitaine, lui disant que tous ceux qui étaient à bord étaient libres, et lui demandant de hisser le pavillon. Il rougit beaucoup et dit qu’il n’en ferait rien ; il se mit dans une grande colère et tempêta assez considérablement. Nous fûmes ensuite emmenés dans leurs voitures, accompagnés du capitaine, jusqu’à un très bel édifice précédé d’un splendide portique, auquel on montait par un escalier de marbre, et qu’entourait une élégante grille de fer percée de portes en divers endroits, l’enclos étant orné d’arbres et d’arbustes de toutes sortes ; ce lieu me parut des plus beaux, car je n’avais jamais rien vu de semblable. J’appris par la suite que cet édifice était l’hôtel de ville de New York. Quand nous arrivâmes dans la grande salle de l’édifice, elle était pleine à craquer de gens de toutes sortes, et une foule nombreuse se tenait autour des portes et sur les marches, et dans toute la cour : les uns conversaient, les autres tuaient simplement le temps en allant et venant. Le consul du Brésil était là, et quand on nous appela, on me demanda si nous désirions rester là ou retourner au Brésil. Je répondis pour mon compagnon et pour moi que nous ne désirions pas y retourner ; mais la femme esclave qui était avec nous dit qu’elle y retournerait. Je ne doute pas qu’elle eût préféré rester, mais, voyant le capitaine là, elle fut intimidée et eut peur de dire sa pensée, et l’homme aussi ; mais moi, je déclarai hardiment que j’aimerais mieux mourir que de retourner en esclavage !! Après qu’on nous eut posé un très grand nombre de questions, et que nous y eûmes répondu, on nous conduisit dans une prison, à ce que je supposai, et l’on nous y enferma. Quelques jours plus tard, on nous ramena à l’hôtel de ville et l’on nous posa encore beaucoup de questions. On nous reconduisit ensuite à notre ancien logis, la maison d’arrêt, en vue, supposai-je, de nous réexpédier au Brésil, mais de cela je ne suis pas sûr, car je ne pouvais comprendre toutes ces cérémonies qui consistaient à nous enfermer et à nous faire sortir, à nous mener au tribunal pour nous poser des questions et nous exhiber devant l’assistance qui s’y trouvait réunie : tout cela était nouveau pour moi ; je ne pouvais donc pas bien comprendre le sens de tout cela, mais je craignais fort que nous ne fussions sur le point d’être rendus à l’esclavage. Je tremblais à cette pensée ! Tandis que nous étions de nouveau enfermés, quelques amis qui s’étaient beaucoup intéressés à notre cause trouvèrent un moyen par lequel les portes de la prison furent ouvertes pendant que le geôlier dormait, et nous n’eûmes aucune difficulté à passer devant lui et à retrouver « l’air pur du ciel » ; et, grâce à l’aide de ces chers amis, que je n’oublierai jamais, je pus gagner la ville de Boston, dans le Massachusetts, et j’y demeurai sous leur protection environ quatre semaines ; il fut alors convenu que je serais envoyé soit en Angleterre, soit en Haïti, et l’on me consulta à ce sujet pour savoir ce que je préférerais ; après avoir réfléchi quelque temps, je pensai qu’Haïti ressemblerait davantage au climat de mon propre pays et conviendrait mieux à ma santé et à mes sentiments. Je ne savais pas exactement quelle sorte de pays était l’Angleterre, sans quoi j’aurais peut-être préféré y aller, d’autant plus que j’ai appris depuis que presque tous les Anglais sont amis de l’homme de couleur et de sa race, qu’ils ont tant fait pour mon peuple, pour son bien-être et son avancement, et qu’ils continuent jusqu’à ce jour à militer contre l’esclavage et pour toute autre bonne cause. Les choses étant ainsi, je résolus d’aller en Haïti ; en conséquence, on nous procura un passage gratuit, et l’on réunit des provisions considérables à mon usage pendant la traversée.

[ ... ]

Haïti

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Il y avait à bord un homme de couleur du nom de Jones, qui parlait très bien l’espagnol. Pendant le voyage, il se donna beaucoup de peine pour m’instruire et pour me donner des idées justes sur des choses dont je m’étais fait les notions les plus absurdes. Par exemple, une personne qui marche au soleil voit son ombre ; cette ombre, on m’avait amené à croire que c’était l’âme de l’homme dont j’avais beaucoup entendu parler, et que, lorsque le corps mourait, l’âme allait au ciel (c’est-à-dire l’ombre), et le corps à la terre. Son explication de cette ombre me laissa fort perplexe, mais la solution du mystère me plut, et je commençai à me sentir fier de mon savoir.

Je travaillai de temps à autre pour le capitaine pendant notre traversée vers Haïti. Quand j’arrivai à Haïti, je me sentis libre, comme en effet je l’étais. Il n’y existe point d’esclavage, et pourtant tous ceux qui y habitent sont des gens de couleur. Je ne savais pas un mot de leur langue, qui était le créole ; je ne savais pas non plus où aller ni que faire ! Nous allâmes cependant d’abord à la maison de l’Empereur. Il fut très bon pour nous. Un des généraux de l’Empereur, nommé De Pe, un mulâtre, me donna abondamment à manger et à boire, et la nuit me permit de me coucher avec ses chevaux dans les écuries, et les moustiques me tourmentèrent beaucoup : ils me harcelèrent affreusement. Il me donnait souvent du whisky et de l’eau-de-vie à boire, et fut très bon pour moi à tous égards ; ces faveurs (quoique bien insignifiantes en elles-mêmes en d’autres circonstances) étaient pour moi bien grandes, vu la position où je me trouvais. J’allais de maison en maison, « un étranger en terre étrangère », sans pouvoir dire un seul mot de la langue du peuple, et, ce qui était pire que tout, sans un sou en ma possession pour acheter ne fût-ce qu’un pain afin d’apaiser les tiraillements de mon estomac. Enfin, un homme de couleur venu d’Amérique me fit travailler pour lui comme cuisinier dans sa maison, mais c’était un très méchant homme, et je ne restai pas très longtemps chez lui. Le soir, il me fit monter à l’étage et me montra le plancher où je devais dormir, bien qu’il y eût un lit dans un coin de la pièce ; mais dès qu’il eut le dos tourné, je me mis dans le lit et dormis profondément jusqu’au matin. Quand il découvrit que j’avais dormi dans le lit, il me battit, me malmena fort et m’ordonna de ne plus jamais recommencer ; mais la nuit suivante je fis de même, ce pour quoi il me secoua rudement et me mit à la porte. Je redevins ainsi un paria et un vagabond. Je dormis dans les rues plusieurs nuits et tombai malade, si bien que, lorsque je marchais, on me croyait ivre, car j’avais la tête qui tournait à cause de la faiblesse de mon organisme. J’allai ainsi de maison en maison, et les gens ne pouvaient comprendre, et me croyaient ivre. Après cela, quand le général De Pe m’eut remarqué, comme je l’ai dit plus haut, mon compagnon d’infortune alla trouver le missionnaire baptiste, le révérend M. Judd, et lui exposa notre situation, lui disant que nous étions deux esclaves du Brésil, et lui demanda s’il ne pourrait pas faire quelque chose pour nous ; il consentit alors à me prendre à son service, où j’entrai avec le plus joyeux empressement.

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Je restai avec lui plus de deux ans, et l’on ne saurait trouver, à mon avis, meilleur homme ni meilleur chrétien que M. Judd. Il me traita avec toute la bonté possible ; la couleur n’était pas pour lui un motif de mauvais traitements. Je n’oublierai jamais non plus la bonté de sa digne épouse ; durant tout le temps de mon service, elle se conduisit envers moi exactement comme doit se conduire une chrétienne. Je l’aimais pour sa bonté, quoique je ne me sois pas toujours conduit, même envers eux, comme ils le méritaient. Je dois l’avouer, je les traitais parfois assez mal. Je n’avais guère de reconnaissance alors. Je m’enivrais souvent et les injuriais, mais ils fermaient toujours les yeux sur ma mauvaise conduite, et quand Mme Judd essayait de me persuader par la douceur de rentrer à la maison et de bien me conduire, je luttais contre elle et lui disais que je n’en ferais rien.

Après ma conversion au christianisme, je renonçai à la boisson et à toutes les autres sortes de vices. Au bout de ce temps, il y eut de l’agitation en Haïti pour enrôler la milice ; et comme j’étais opposé à l’esprit de guerre, tout comme l’étaient mon maître et ma maîtresse, il fut convenu que je quitterais Haïti pour cette raison, et ils me procurèrent un passage à bord d’un navire à destination de New York, afin de me faire instruire en vue de retourner auprès de mon propre peuple en Afrique, pour prêcher l’Évangile de la bonne nouvelle d’une grande joie aux ignorants et aux enténébrés d’entre mes compatriotes, qui croient aujourd’hui au faux prophète Mahomed.

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Libre, et ce livre

Dans le livre, deux récits faits par d’autres à son sujet viennent avant ce passage : un extrait des Facts for Baptist Churches de Foss et Mathews, et la description de son baptême en Haïti par W. L. Judd.

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Je jetterai un bref coup d’œil sur le voyage de Port-au-Prince à New York, et je raconterai aussi brièvement que possible les incidents qui s’y rattachent. Nous eûmes une traversée des plus misérables, avec des vents contraires presque tout le long du chemin ; en fait, ils persistèrent depuis notre départ d’Haïti jusqu’à notre arrivée dans un port du sud des États-Unis d’Amérique, où nous fûmes contraints de relâcher à cause du temps. L’épouse de M. Judd m’accompagna dans ce voyage, car elle allait en visite aux États-Unis, où résidaient ses parents.

Quand le navire relâcha au port, un propriétaire d’esclaves monta à bord et, me voyant, demanda si j’étais à vendre, remarquant que j’étais un nègre de belle venue et qu’écorché je ferais bonne figure, car mon cuir était un peu trop foncé. Nous essuyâmes en mer un très gros temps, le navire roulant et tanguant de la manière la plus effrayante. Il y eut des prières à bord, mais nous ne craignions pas la fureur de la mer, car notre confiance était en Celui « qui apaise la mer, et calme la tempête ». Ma maîtresse m’aimait beaucoup et disait qu’elle ne se sentait nullement inquiète tant que Mahommah était près d’elle. Elle avait une grande confiance en moi, non que j’eusse pu la sauver en cas de naufrage, mais je suppose qu’elle se sentait plus tranquille parce qu’elle me connaissait, et que j’avais été si longtemps auprès d’elle et l’avais servie fidèlement.

Le temps, cependant, se radoucit bientôt, et nous remîmes une fois de plus à la voile avec un vent favorable, et fûmes bientôt de nouveau en route vers la ville de New York, où nous arrivâmes un samedi. Le lendemain, un des matelots, qui m’avait témoigné une grande amitié pendant le voyage, se mit en tête de se montrer méchant envers moi. Comme il allait descendre à terre, je lui dis simplement : « Présentez mes respects à votre femme », car il avait été si aimable envers moi. Ce que je dis n’était qu’une petite politesse, alors que (je l’appris par la suite) il avait bu. Il le prit tout à fait de travers, me traita de « nègre » et jura qu’il me donnerait une raclée. Le soir, quand il revint à bord, il était très ivre et se conduisit avec une grande violence, jurant qu’il me casserait la tête avec un bâton qu’il brandissait au-dessus de ma tête. J’avais disposé les chaises autour de la table pour le souper, comme d’habitude, quand il fit remarquer qu’il n’avait pas l’intention de s’asseoir avec un « nègre ». Il se calma ensuite, s’assit et mangea comme un chrétien, mais ce ne fut qu’après que je lui eus laissé voir un peu de ma propre méchanceté et l’eus menacé de le battre qu’il s’apaisa ; quand il vit qu’on ne pouvait plus jouer avec moi, il céda et devint un brave homme, uniquement parce qu’il y était obligé.

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Je suivis le précepte de l’Écriture : être « prudents comme les serpents, et simples comme les colombes », n’ayant nullement l’intention de le battre, mais seulement de le calmer. Ma prudence, je la montrai en premier lieu, n’ayant besoin de montrer d’autre esprit qu’un esprit inoffensif ; en second lieu, je trouvai ma « prudence » suffisante pour le cas qui se présentait alors.

Nous touchâmes terre sans encombre à New York, et fûmes bientôt en route vers Albany par bateau à vapeur ; là, nous prîmes le train jusqu’à peu de distance de la maison de la mère de Mme Judd, qui se trouvait non loin d’un village appelé Milford, dans l’État de New York. Nous arrivâmes à Milford de bon matin le lendemain, et je fus envoyé en avant jusqu’à la maison, tandis que Mme Judd restait à l’auberge pour faire venir une voiture qui l’y conduirait. Quand j’arrivai à la maison de sa mère, j’eus l’idée de leur faire croire que j’étais un fugitif ; mais comme on me posait des questions précises, je ne pus que donner des réponses précises. Je lui dis que je venais d’Haïti, et elle devina aussitôt qui j’étais, car sa fille lui envoyait souvent des récits dans des journaux imprimés là-bas, et elle me demanda si j’étais Mahommah ; je dis que oui. Elle voulut savoir comment j’étais venu en Amérique, qui m’avait amené ici. Je le lui dis aussitôt, sur quoi l’on commanda immédiatement des chevaux, et je retournai chercher ma maîtresse, qui fut bientôt de nouveau dans les bras d’une mère tendre et bonne. La mère et l’enfant s’étaient retrouvées une fois encore, après que les mers les eurent séparées d’une si grande distance.

p. 62

Je restai là environ quatre semaines, puis j’allai à Meredith, dans le comté de Delaware, auprès des Free Missions, pour voir si l’on voudrait s’y charger de mon instruction, et l’on y consentit aussitôt. Un monsieur du nom de Dalton fut extrêmement bon pour moi et se chargea de ma cause auprès des amis des missions. Ils m’envoyèrent ensuite à McGrawville, à l’époque où C. P. Grosvenor était président du collège ; il fut très bon pour moi, fit grand cas de moi et me traita en tout point comme un égal et un gentleman.

Je restai près de trois ans au collège, et pendant ce temps je fis de très grands progrès dans mes études, avant de quitter le collège. Mon institutrice, Mlle K. King, composa les vers suivants, que je récitai devant la section primaire du collège.

Le livre imprime ici un poème que son institutrice, Mlle K. King, écrivit pour qu’il le récite au collège.

p. 63

Pendant que j’étais au collège, quelques-uns des jeunes messieurs qui s’y trouvaient, et qui n’aimaient pas tout à fait ma couleur, me jouèrent un nombre considérable de mauvais tours, et tâchèrent de me causer des ennuis auprès des directeurs. Ils me jouaient toutes sortes de tours ; quand j’étais absent, ils éparpillaient mes livres et mes papiers dans toute la chambre, et empilaient mes livres en tas ; ils bouchaient aussi le tuyau de mon poêle avec des copeaux, de sorte que, quand j’essayais de faire du feu, la chambre se remplissait de fumée ; mais pour ces choses-là, je n’avais qu’à me plaindre à qui de droit, et tout s’arrangeait. Mais je n’aimais pas me plaindre d’eux sans cesse, aussi j’endurai en silence une grande partie de leurs tours vexatoires. Je ne pouvais dire pourquoi ils me tourmentaient ainsi, sinon qu’ils n’aimaient pas ma couleur et qu’ils me jugeaient un bon sujet sur qui dépenser leur humeur folâtre.

Après avoir quitté le collège, j’allai chez les Free Missions, auprès desquelles je restai peu de temps, et de cette source je reçus un supplément d’instruction. J’allai à l’école à Freetown Corner, sous la direction des missions. Je logeais chez mon professeur, travaillant de temps à autre pour payer ma pension pendant mon séjour ici. J’avais une chambre à moi, et comme il faisait froid, j’avais toujours besoin de feu ; mais comme il n’y avait pas d’endroit où le tuyau du poêle pût entrer dans une cheminée, une dame me suggéra d’ôter un carreau de la fenêtre et de passer le tuyau par l’ouverture, ce que je fis, et cela fit très bien l’affaire, jusqu’à ce que vînt un jour de grand vent, où le vent, s’engouffrant dans le tuyau, remplit ma chambre de fumée ; comment remédier au mal, je ne savais trop, mais une idée ingénieuse me vint. J’allai au placard et pris un grand chandelier plat, que je portai dehors et plaçai sur le tuyau, la tige du chandelier tournée vers le bas. Cela fit assez bien l’affaire pour ce qui était d’empêcher le vent d’entrer, mais à la nuit tombée ma chambre se remplit d’une fumée suffocante, aussi épaisse que jamais ; le remède était aussi mauvais que le mal. Je n’avais pas songé à la sortie de la fumée. Je m’étais imaginé que le vent, en entrant dans le tuyau, empêchait la fumée de sortir ; mon plan fut donc d’adopter quelque méthode pour empêcher le vent d’entrer, ce que je fis de la manière la plus efficace. On connaît la suite. Ainsi un homme peut acquérir des connaissances, morceau par morceau, et devenir très habile en certaines choses, et pourtant s’embrouiller dans ses idées devant la chose la plus simple qu’on puisse imaginer. Des hommes plus habiles et plus sages que Mahommah ont fait des choses plus sottes encore que celle-là.

p. 64

Après cela, je retournai pour peu de temps à McGrawville ; puis le désir de voir les mœurs et les coutumes du peuple vivant sous le gouvernement de la reine Victoria, dont j’avais tant entendu parler, m’engagea à aller au Canada, où je restai peu de temps ; et, si content de l’accueil que j’y reçus, je résolus aussitôt de devenir sujet de Sa Majesté ; à cet effet, je me présentai au bureau compétent, prêtai le serment d’allégeance et obtins mes lettres de naturalisation sans la moindre difficulté.

Je fus traité avec bonté par toutes les classes partout où j’allai, et je dois dire que, dans mon cœur, je ne m’attendais pas à recevoir, chez une nation si éloignée de ma terre natale, tant de bonté, d’attentions et d’humanité. Je rends grâce à Dieu de jouir des bienfaits de la liberté, dans la paix et la tranquillité, et d’être maintenant dans un pays où « il n’y a personne qui ose me troubler », où tout homme peut, ou a le droit de, « s’asseoir sous sa vigne et sous son figuier » ; où tout homme qui agit en homme, quelle que soit sa couleur, est regardé comme un frère, et où tous sont également libres de faire et de dire.

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Étant ainsi entouré d’amis, et à même de jouir du bienfait d’une liberté paisible, j’en vins à conclure que le temps était venu où je pouvais à bon droit coucher sur le papier tout ce qui a été raconté dans cet ouvrage ; et quel que soit le jour où s’ouvrira devant moi une voie pour être utile à la régénération de mon propre pays bien-aimé, je serai prêt à dire « Je viens » ; et que Dieu, dans son infinie sagesse, hâte ce jour, telle est la prière constante et fervente du soussigné, dont les souffrances et les tortures ont, il faut l’espérer, ouvert plus encore les oreilles et les cœurs sensibles.

Le texte et ses sources

  • Texte anglais : Biography of Mahommah G. Baquaqua, a Native of Zoogoo, in the Interior of Africa (Detroit : Geo. E. Pomeroy, 1854), d’après la transcription de Documenting the American South, Université de Caroline du Nord. docsouth.unc.edu
  • Mahommah G. Baquaqua et Samuel Moore, Biography of Mahommah G. Baquaqua, a Native of Zoogoo, in the Interior of Africa (Detroit, 1854), sur Documenting the American South, University of North Carolina. docsouth.unc.edu
  • Robin Law et Paul E. Lovejoy (dir.), The Biography of Mahommah Gardo Baquaqua: His Passage from Slavery to Freedom in Africa and America (Markus Wiener, 2001 ; édition revue 2007).