La côte de la mousson
Sur la côte orientale de l’Afrique, l’islam est arrivé par la mer. Des villes de pierre de corail ont grandi le long du rivage, ont commercé à travers l’océan Indien et ont bâti des mosquées qui sont encore debout.
Les rivages
Le swahili, la langue de la côte d’Afrique de l’Est, tire son nom d’un mot arabe qui désigne les rivages. En 1872, l’explorateur Richard Burton a noté qu’El Sawahil, les rivages, était encore le nom de 600 milles de cette côte.1 Quand Ibn Battûta a mis le cap au sud depuis Mogadiscio, vers 1331, il a écrit qu’il se rendait au pays des Sawahil, pour visiter la ville de Kilwa.2
Les villes de cette côte faisaient face à l’océan Indien et vivaient du commerce qui le traversait. À Kilwa, l’or et l’ivoire de l’intérieur s’échangeaient contre de l’argent, des cornalines, des parfums, de la faïence persane et de la porcelaine chinoise.3 Ce chapitre suit l’islam le long de ce rivage, des premières mosquées jusqu’au dix-neuvième siècle, et jusqu’à une école de Lamu.
Les premières mosquées
Dans les années 1980, l’archéologue Mark Horton a fouillé Shanga, une ville de la côte du Kenya abandonnée en 1425. En son centre, il a trouvé une succession de mosquées, chacune reconstruite sur la précédente, neuf fois entre 780 et 1000. Les premières, de 780 à 920, étaient de petits bâtiments en torchis, aux murs de terre posés sur des poteaux rapprochés ; un petit mihrab, la niche qui indique la direction de la prière, apparaît dès 850. Cela atteste que l’islam était pratiqué sur cette côte dès 780, environ un siècle après la mort du Prophète.4
Horton a aussi découvert que la ville de pierre avait été précédée par une ville africaine qui avait exactement le même plan.5 Il a soutenu que l’islam y avait commencé avec un petit groupe de musulmans, peut-être venus de l’étranger, et s’était répandu lentement dans l’ensemble de la population.4
À Zanzibar, à Kizimkazi, une mosquée porte des inscriptions coufiques qui rapportent sa construction un dimanche du mois de Dhu al-Qa’dah de l’an 500 de l’Hégire, soit 1107. Le savant qui les a publiées en 1922 les a jugées d’autant plus précieuses qu’elles portent une date exacte.6
Une île achetée contre des étoffes
Kilwa, une île au large de l’actuelle Tanzanie, tenait une chronique de ses souverains. Dans la version qu’Arthur Strong en a résumée en 1895, un sultan de Chiraz, en Perse, nommé Hasan fils d’Ali, a eu la vision d’un rat au museau de fer qui rongeait les murailles, et l’a prise pour le signe que son pays allait tomber. Il est parti par la mer avec ses six fils, à bord de sept navires, et le sixième navire est arrivé à Kilwa.7
Les nouveaux venus ont trouvé sur l’île un musulman qui y vivait déjà avec sa famille, ainsi qu’une mosquée. Par son intermédiaire, ils ont proposé d’acheter Kilwa au chef de la terre voisine, qui a fixé son prix : assez d’étoffe de couleur pour entourer toute l’île. L’étoffe a été déployée, et le chef l’a prise et a cédé l’île.7 C’est un récit de fondation. Des gens vivaient à Kilwa bien avant : de constructions en terre du huitième siècle, elle est devenue une ville de pierre au quinzième.5
Kilwa à son apogée
Kilwa a été habitée du neuvième au dix-neuvième siècle, et elle a connu sa plus grande richesse aux treizième et quatorzième siècles. Sa Grande Mosquée, bâtie au onzième siècle et considérablement agrandie au treizième, est entièrement couverte de coupoles et de voûtes, dont certaines sont incrustées de porcelaine chinoise, et c’est la plus ancienne mosquée encore debout de la côte d’Afrique de l’Est. Entre 1310 environ et 1333, on a bâti le palais de Husuni Kubwa, avec un grand bassin octogonal destiné au bain.3
La richesse de Kilwa, c’était l’or. Duarte Barbosa, un auteur portugais dont le livre a été achevé vers 1518, a rapporté qu’avant l’arrivée des Portugais, les musulmans de Sofala et de la côte située plus au sud étaient tous sujets du roi de Kilwa, « le plus puissant roi d’entre eux », et qu’aucun navire ne passait en direction de Sofala sans venir d’abord à l’île.8
Kilwa frappait aussi sa propre monnaie, du onzième au quatorzième siècle.3 Pendant la Seconde Guerre mondiale, Morry Isenberg, un aviateur australien, a trouvé cinq de ces pièces sur une plage de l’île Marchinbar, au large du nord de l’Australie, avec quatre pièces néerlandaises datées entre 1690 et 1784. Le musée de Sydney qui les conserve les présente comme les plus anciennes pièces trouvées à ce jour dans un contexte australien.9 Auparavant, des pièces de Kilwa n’avaient été trouvées hors de Tanzanie que deux fois, une fois au Zimbabwe et une fois à Oman.10
Un sultan des dons
En 1331 ou 1332, Ibn Battûta a fait escale à Kilwa.3 Il venait de Mombasa, une grande île dont les habitants, écrit-il, étaient pieux, honorables et droits, et avaient des mosquées de bois bien construites.2 De Kilwa, il écrit :
Couloua est au nombre des villes les plus belles et les mieux construites; elle est entièrement bâtie en bois […]. Ses habitants sont adonnés au djihâd (la guerre sainte), car ils occupent un pays contigu à celui des Zendjs infidèles. […] Lorsque j’entrai dans cette ville, elle avait pour sultan Abou’lmozhaffer Haçan, surnommé également Abou’lmewâhib, à cause de la multitude de ses dons (mewâhib) et de ses actes de générosité. Il faisait de fréquentes incursions dans le pays des Zendjs, les attaquait et leur enlevait du butin, dont il prélevait la cinquième partie, qu’il dépensait de la manière fixée dans le Coran.
Dans la traduction française de 1854 citée ici, Ibn Battûta raconte aussi l’avoir vu, un vendredi, à la sortie de la prière, donner les vêtements qu’il portait à un fakir venu du Yémen qui les lui demandait.11
Les Portugais
En avril 1498, les navires de Vasco de Gama ont remonté cette côte en route vers l’Inde. Le 7 avril, ils ont jeté l’ancre devant Mombasa, mais ne sont pas entrés dans le port. Le 14 avril, ils ont mouillé devant Malindi, trente lieues plus loin. Le roi de Malindi leur a donné un pilote, originaire du Gujarat, en Inde, selon les chroniqueurs portugais, et le 24 avril, ils ont fait voile vers Calicut.12
En 1505, les Portugais sont revenus. Une flotte commandée par Francisco de Almeida a pris Kilwa par la force, a écrit Barbosa, parce que son roi refusait d’obéir au roi de Portugal, et y a construit un fort. À Mombasa, a-t-il écrit, les Portugais « tuèrent beaucoup de ses gens et firent aussi beaucoup de captifs, tant hommes que femmes, de telle sorte qu’elle fut laissée ruinée, pillée et brûlée ».8 Avec le fort portugais de Kilwa a commencé le déclin de l’île.3
À la fin du seizième siècle, les Portugais ont bâti Fort Jésus à Mombasa, sur un éperon de roche corallienne, et l’ont tenu pendant un siècle. L’UNESCO, qui l’a inscrit sur sa liste en 2011, le qualifie de témoin des échanges entre des peuples d’origine africaine, arabe, turque, persane et européenne.13

Zanzibar et le commerce des êtres humains
En 1840, Seyyid Said, dont la capitale avait été Mascate, a transféré sa cour à Zanzibar. Il possédait des domaines et des plantations de girofliers et, selon un auteur britannique écrivant en 1905, il était « le plus grand marchand d’esclaves du monde » et tirait la plus grande partie de ses revenus de la vente d’esclaves : il s’en vendait chaque année de 10 000 à 15 000 depuis ses possessions africaines, et l’on en faisait entrer autant à Zanzibar.14
Zanzibar est devenue l’un des principaux ports de la traite des esclaves en Afrique de l’Est.15 Le 5 juin 1873, son fils, le sultan Barghash bin Said, a signé un traité avec la Grande-Bretagne. L’exportation d’esclaves depuis la côte continentale devait « cesser entièrement », et tous les marchés publics de ses possessions où l’on achetait et vendait des esclaves importés devaient être « entièrement fermés ».16 Christ Church, la cathédrale anglicane de Zanzibar, a été bâtie sur l’emplacement du dernier marché aux esclaves.15
Lamu
Le swahili s’écrivait en caractères arabes. Les manuscrits de poésie swahilie dans cette écriture sont devenus une marque de l’identité côtière, et les plus anciens écrits en swahili retrouvés à ce jour sont des lettres datées de 1724, conservées à Goa.19
En 1889, Habib Swaleh, un savant d’ascendance hadramie venu à Lamu depuis les Comores, où il était né, a fondé la mosquée Riyadha, qui est bientôt devenue un centre d’enseignement.17 C’est l’une des institutions d’enseignement islamique du monde swahili qui fonctionnent sans interruption depuis le plus longtemps, et certains de ses manuscrits portent des traductions en swahili écrites entre les lignes, en caractères arabes.18
Au début du vingtième siècle, Habib Swaleh a donné au Maulid de Lamu, la célébration de la naissance du Prophète, sa forme actuelle. En 2012, la Riyadha l’organisait toujours, sous la responsabilité de ses descendants.17
Allez voir
Les ruines de Kilwa Kisiwani et de Songo Mnara sont inscrites sur la Liste du patrimoine mondial depuis 1981, et de 2004 à 2014, elles ont figuré sur la liste du patrimoine mondial en péril.3 On ne peut gagner Kilwa Kisiwani qu’en bateau, depuis Kilwa Masoko, sur le continent : environ vingt minutes en bateau à moteur, davantage en boutre. Prévoyez au moins deux heures, mieux encore une demi-journée ou une journée entière. Songo Mnara se trouve 12 km plus au sud, à au moins une heure de bateau.20
Fort Jésus, à Mombasa, est inscrit sur la liste depuis 2011, et la ville de pierre de Zanzibar, avec Christ Church sur l’emplacement du marché, depuis 2000.1315
Avant de partir pour Lamu, lisez les conseils aux voyageurs du gouvernement britannique. Dans leur version mise à jour le 16 octobre 2026, ils déconseillent tout voyage dans le comté de Lamu, à l’exception de l’île de Lamu et de l’île de Manda, et demandent aux visiteurs de se rendre en avion à l’aéroport de Lamu plutôt que de voyager par la route.21 En Tanzanie, la seule zone de la côte sud contre laquelle ils mettent en garde se situe à moins de 20 km de la frontière avec la province mozambicaine du Cabo Delgado.22
Sources
- Richard F. Burton, Zanzibar; City, Island, and Coast, tome 1 (Londres, 1872), page 129. archive.org
- Ibn Battuta: Travels in Asia and Africa, 1325-1354, traduit et choisi par H. A. R. Gibb (Londres : Routledge, 1929). archive.org
- UNESCO World Heritage Centre, Ruins of Kilwa Kisiwani and Ruins of Songo Mnara. whc.unesco.org
- Stephanie Wynne-Jones et Jeffrey Fleisher, “The Eastern African Coast,” dans The Oxford Handbook of Islamic Archaeology (Oxford University Press, 2021), pages 377 à 394. eprints.whiterose.ac.uk
- Samir S. Patel, “Stone Towns of the Swahili Coast,” Archaeology, janvier et février 2014. archaeology.org
- S. Flury, “The Kufic Inscriptions of Kisimkazi Mosque, Zanzibar, 500 H. (A.D. 1107),” Journal of the Royal Asiatic Society (1922). archive.org
- S. Arthur Strong, “The History of Kilwa, Edited from an Arabic MS.,” Journal of the Royal Asiatic Society (1895), à partir de la page 385. archive.org
- The Book of Duarte Barbosa, achevé vers 1518, traduit par Mansel Longworth Dames, tome 1 (Hakluyt Society, 1918). archive.org
- Powerhouse Museum, Sydney, Collection of coins, photograph and documentation : les pièces trouvées sur l’île Marchinbar, dans le Territoire du Nord. collection.powerhouse.com.au
- Mike Owen, “Trade Winds,” Australian Geographic (2014), sur les pièces de Kilwa trouvées en Terre d’Arnhem. pastmasters.org.au
- C. Defrémery et B. R. Sanguinetti, Voyages d’Ibn Batoutah, tome 2 (Paris, 1854), page 193. archive.org
- A Journal of the First Voyage of Vasco da Gama, 1497-1499, traduit et édité par E. G. Ravenstein (Hakluyt Society, 1898). archive.org
- UNESCO World Heritage Centre, Fort Jesus, Mombasa. whc.unesco.org
- Robert Nunez Lyne, Zanzibar in Contemporary Times (Londres, 1905), pages 39 et 53. archive.org
- UNESCO World Heritage Centre, Stone Town of Zanzibar. whc.unesco.org
- Traité entre la Grande-Bretagne et le sultan de Zanzibar pour la suppression de la traite des esclaves, 5 juin 1873, reproduit dans Papers Relating to the Foreign Relations of the United States, 1873, document 196. history.state.gov
- Iain Walker, “Understanding a diaspora through Lamu Maulid,” Centre on Migration, Policy and Society, University of Oxford, 6 mars 2012. compas.ox.ac.uk
- Anne K. Bang, “The Manuscript Collection of the Riyadha Mosque, Lamu, Kenya,” Tombouctou Manuscripts Project, University of Cape Town, 15 juin 2011. tombouctoumanuscripts.uct.ac.za
- Clarissa Vierke, “Writing Songs, Singing Texts: Orality and Literacy in Swahili Manuscripts,” Manuscript Cultures 17 (University of Hamburg, 2021). csmc.uni-hamburg.de
- Tanzania Tourist Board, Kilwa. tanzaniatourism.com
- Foreign, Commonwealth and Development Office (United Kingdom), Kenya travel advice, mis à jour le 16 octobre 2026. gov.uk
- Foreign, Commonwealth and Development Office (United Kingdom), Tanzania travel advice, mis à jour le 20 octobre 2026. gov.uk
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